Le Gascon Saintongeois par Paul Daubigné

LE GASCON SAINTONGEOIS

(Le Chasseur Français Juin 1953)

Lorsque l’on fait le croisement entre deux variétés, il est bien rare que l’on obtienne un type absolument intermédiaire entre ces deux variétés. Même si cela était possible, il serait plus rare encore que ce type se maintienne toujours à cet état intermédiaire, parce que, selon les goûts et la sélection de tels et tels éleveurs, il se rapprochera davantage de tel ou tel type originel. En ce qui concerne le Gascon Saintongeois, il ne peut que tendre vers le type- gascon, du fait que le Saintongeois n’existe plus et qu’on ne peut ainsi revenir vers lui, comme retrempe dans le sens Saintongeois.

Quand on veut faire la comparaison entre le chien obtenu par croisement avec les deux souches primitives, on ne peut pas tenir compte des variations de certains détails entre familles différentes. On ne peut se baser que sur les standards officiels.

Nous allons donc faire quelques comparaisons entre l’ancienne description du Saintongeois et les standards du Gascon et du Gascon Saintongeois, tout au moins en ce qui concerne quelques caractéristiques propres à chacune des variétés.

Pour l’aspect général, nous savons que le Saintongeois était très grand, très beau et très noble, avec certaines ressemblances avec le lévrier. Le Gascon est aussi un chien noble et majestueux, mais plutôt massif que bâti en lévrier.

Le Gascon Saintongeois, dit le standard, doit, dans son aspect général, accuser la grande espèce des deux races dont il est le produit. Théoriquement, c’est très bien et c’est très logique. Mais cela ne donne aucune image réelle de son aspect général ; de sa silhouette et de son importance.

En ce qui concerne la tête, la différence était très grande entre le Saintongeois et le Gascon. Le premier avait la tête légère, osseuse, décharnée. Le second a la tête plutôt forte et souvent même beaucoup trop lourde. J’en ai vu en exposition qui avaient certes une tête noble, majestueuse, mais réellement trop monumentale.

Lé Gascon Saintongeois doit avoir la tête assez sèche, de forme allongée, avec un crâne allongé de forme ogivale.

Le nez du Saintongeois était un peu retroussé.

Le Gascon a le chanfrein busqué et le Gascon Saintongeois parfois busqué. Les oreilles du Saintongeois étaient demi-longues. Celles du Gascon et du Gascon Saintongeois sont longues et doivent atteindre le bout du museau. Le cou du Saintongeois était long, léger, sans fanon. Le cou du Gascon et du Gascon Saintongeois est moyennement long, avec toujours du fanon chez le Gascon et parfois un peu de fanon chez le Gascon Saintongeois.

Le Saintongeois avait la poitrine plutôt étroite et le flanc retroussé.

Le Gascon a la poitrine très développée dans tous les sens, haute, large et profonde, avec un flanc plat bien descendu (ce qui est évidemment tout à l’opposé du flanc retroussé).

Le Saintongeois avait le pied de lièvre. Le Gascon a le pied de loup. Le Gascon Saintongeois un pied d’une forme ovale.

En ne tenant compte que du standard, on peut s’apercevoir que, dans l’ensemble, le Gascon Saintongeois se rapproche plus du Gascon que du Saintongeois. Dans la réalité, il s’en rapproche encore bien davantage, et il arrive parfois que, dans les expositions du Midi, des frères de même portée figurent les uns dans la classe des Gascons, et les autres dans la classe des Gascons Saintongeois. Il n’est même pas impossible qu’un ou deux sujets plus légers soient catalogués chiens de l’Ariège. Sans compter que certains peuvent être grands Gascons, grands Gascons Saintongeois, et d’autres Gascons et Gascons Saintongeois « de petite taille. Cela ne fait de mal à personne et cela permet aux propriétaires de récolter une plus ample moisson de cartons de prix.

Nous avons vu que MM. Hennessy avaient régénéré les chiens Saint-Légier à l’aide du Fox-Hound.

M. de Carayon-Latour, qui lui aussi se trouvait possesseur de Saintongeois Saint-Légier s’associa, en 1846, à M. de Râble, qui possédait une splendide meute de Gascons. La retrempe des Saint-Légier se fit donc à l’aide de Bleus de Gascogne, choisis parmi ceux qui se rapprochaient le plus du type saintongeois, car son idéal était de vivifier et de reconstituer la race de Saint-Légier.

On peut préciser que M. de Carayon-Latour fit également appel à des chiens Bleus d’un type spécial, qui existaient à cette époque et qui étaient appelés chiens de Bordeaux.

Lorsque les chiens de Virelade furent exposés pour la première fois à Paris, ils furent unanimement admirés et loués par les grands veneurs.

Voici ce qu’en dit Lecoulteux : « Ces chiens, que l’on pouvait appeler la race de Saintonge perfectionnée, ont beaucoup de ressemblance avec leurs ancêtres de Saint-Légier. Ils sont très grands, ont une tournure et une noblesse singulières. On voit que ce sont des chiens de haut lignage. Forts et légers en même temps, ils sont peut-être un peu longs. »

De son côté, le marquis de Mauléon écrivait : « Cette race, bien caractérisée, puisqu’elle était formée de matériaux ayant entre eux une grande analogie, produit des chiens de taille de 24 pouces. Leurs principales qualités sont la finesse du nez, l’amour de la chasse, qui les fait chasser beaucoup plus pour goûter la voie que pour faire la curée de l’animal, la parfaite régularité et la longue persistance de leurs quêtes, dont la vitesse se proportionnait au temps de la voie chassée, enfin la justesse de la suite. »

En somme, comme le dirent fort justement MM. Castet, le Saintongeois avait beaucoup de train et de fond… il avait du cœur à l’ouvrage. Mais il n’avait pas le coffre. « Le croisement avec le chien de M. de Râble n’a pas touché à cet admirable cœur, mais l’a placé dans un coffre où il se trouve plus à l’aise, dans une machine qui lui permet de satisfaire toutes ses ardeurs. Le chien Gascon Saintongeois est vite, très vite même pour un chien français, et il n’est peut-être pas inférieur à beaucoup de bâtards. Si son allure est un peu moins rapide, il est certain qu’il prend son animal souvent tout aussi vite que des Anglo-Français, grâce à son nez. »

II est amusant de noter que M. de Carayon-Latour n’a pas hésité à relever certain défi. Bon nombre de veneurs estimaient en effet que, si ses chiens réussissaient à prendre des chevreuils dans sa région, c’était parce que la chasse n’y offrait pas les mêmes difficultés que dans certaines autres contrées. Il s’est rendu à Pons, chez le marquis de Dampierre. Il a attaqué-deux chevreuils et les a forcés tous les deux. Il est allé jusque dans la forêt de Loches, où il a pris trois chevreuils sur les cinq attaqués. Et le marquis de Lur-Saluce écrivait son admiration en ces termes : « II faut avoir assisté à ces chasses pour se faire une idée de ce que sont nos chiens. Quelle menée magnifique ! Quelles gorges superbes ! Quelle tenue •jusqu’à la fin ! Quelle sûreté dans le change ! Des bâtards n’auraient pas pris plus vite… Personne n’osera plus dire maintenant que l’on ne prend pas avec des chiens français. »

MM. Castet, qui n’ont pas ménagé leurs louanges au Bleu de Gascogne pour le courre du lièvre, sont beaucoup plus réservés à ce sujet en ce qui concerne le Gascon Saintongeois. « Malgré ses éminentes qualités, écrivent-ils, le chien de Virelade ne fait qu’un chien de lièvre incomplet. La preuve en est dans cette nécessité qui a obligé les équipages du Midi, montés en sang de Virelade le plus pur, soit à s’adjoindre quelques briquets, soit à faire un nouveau croisement Virelade-Ariégeois. Il manque en effet de ce perçant, de cette activité débrouillarde, de cette intelligence de la chasse indispensables au chien de lièvre. »

Selon les goûts et les nécessités de la vénerie moderne, il n’est tout de même pas assez vite, comparé à de bons bâtards.

Très employé comme chien de lièvre dans la région du Midi et du Sud-Ouest, à l’époque où l’on y courrait beaucoup de lièvre, il a été peu à peu abandonné par la petite vénerie, comme il l’avait été. par la grande.

C’est ce qui explique que son effectif soit malheureusement trop réduit, car, dans l’ensemble, c’était tout de même un vrai, beau et bon chien français.

Paul Daubigné.